Le -
modifié le -

Oxmo Puccino l'interview

© NRJ

Trois ans après son album Lipopette Bar, paru en 2006, Oxmo Puccino sort L'Arme de Paix, un cinquième disque de hip-hop ouvert et généreux, dans lequel le rappeur se fait maître dans l'art de manier les mots et les sentiments. Rencontre dans les locaux de son label, Cinq 7.


L'Arme de Paix vient de paraître. Quels sont les premiers échos ?

J'ai de très bonnes retombées. Les gens disent exactement ce que j'ai cherché à créer avec cet album, c'est-à-dire un peu de beauté, une source de bien-être et de bienfait. Les échos expliquent finalement ce qu'on a réussi à aboutir, moi et mon équipe. J'en suis très content.


Dans quel état d'esprit étais-tu lors de la création de cet album ?


Pendant la composition, c'était un peu stressant car moi et mes musiciens avions un niveau d'exigence qui dépassait peut-être nos capacités physiques et mentales ; nous sortions de tournée, nous étions épuisés. On pouvait ne pas avoir la patience que demandait ce disque.

Pour ma part, j'ai écrit et enlevé beaucoup de textes. En moyenne, je devais avoir créé cinq ou six couplets pour un morceau et n'en garder que trois au final. Et puis musicalement, nous étions vraiment axés sur la recherche. Avant d'arriver à ce que nous voulions, il y a donc eu beaucoup d'insatisfactions et de doutes, mais nous étions tous très motivés autour du projet.


L'instrumentation est beaucoup plus éclatée sur ce disque...


Dans le rap, les artistes ont souvent l'habitude de saboter les personnes qu'ils ont appelées pour les aider. Moi-même, je l'ai pratiqué inconsciemment mais j'y fais attention. Sur cet album, j'ai vraiment fait confiance à mes musiciens, je les ai laissé jouer.

Je n'ai composé qu'un ou deux titres. Musicalement, je savais où j'allais car j'ai appris de nouvelles choses compte tenu de mon bagage musical acquis sur mon précédent album, Lipopette Bar. Certains titres comme L'Arme de Paix ou En sens Inverse ne me plaisaient pas vraiment au départ mais au final, ils m'ont poussé à voir une autre facette de moi que je ne connaissais pas.


Olivia Ruiz, K'naan, Oncle Ben, et Sly Johnson participent à cet album. Comment ont-ils atterri dessus ?


Pour tous les featurings, nous avons parlé de la manière dont je voulais aborder les morceaux. Souvent, il me manquait des éléments pour faire un titre. Je les ai donc cherchés et trouvés chez ces personnes-là.

Pour Oncle Ben, j'aimais son grain de voix et j'avais été impressionné de la justesse de ses scratchs vocaux lors d'un de mes concerts à la Cigale. Il a un swing, une énergie, un coté Barry White qui me plaisaient.

Olivia Ruiz, je l'avais rencontrée aux Eurockéennes de Belfort l'année dernière, lors de la création La Bande Originale avec Vincent Ségal. Elle a été mon coup de foudre musical ! On ne s'est posé aucune question. On a enregistré Sur la route d'Amsterdam en un après-midi. C'est un morceau qui est fait pour ce qu'il dégage, la fête, le plaisir.


Sur "En sens inverse", tu dis "la vie n'a pas de sens, j'ai fait le deuil, l'impression de n'avancer que sur une feuille". Tes textes sont en général assez sombres. Pourquoi ?


Sur ce morceau, j'essaye de montrer que les choses apparaissant comme futiles ne le sont pas forcément. C'est une réflexion tournée autour de nos priorités. En fait, j'essaye de donner des indications, des mots à des périodes et des émotions qu'on a parfois du mal à définir et que l'on connaît tous à un moment donné.

Quelquefois, décrire des situations un peu noires pour une personne qui les traverse peut aider à soulager. Je veux donner des mots aux maux. Il faut parfois rendre la gravité intéressante, lui donner sa vraie valeur, réaliser davantage l'importance des choses. C'est ce que j'ai essayé de montrer.


La thématique du temps revient assez souvent. Est-ce une donnée qui t'angoisse particulièrement ?


Pour moi, tout tourne autour du temps. L'homme évolue tout au long de sa vie. Ce qui fait la différence entre un homme et un autre, c'est ce qu'il a fait et ce qu'il fait de son temps. L'amour, c'est le temps que tu consacres à une personne, l'argent aussi, etc. Parler de temps est donc la chose la plus importante de ma vie.


Tu uses souvent de métaphores dans tes textes. T'en sers-tu pour adoucir une réalité parfois trop dure ?


Oui en quelque sorte. Je n'apporte pas du rêve dans mes chansons, mais j'essaye de permettre aux gens de s'évader de leur réalité sans la quitter. Il faut s'adapter aux situations, essayer de capter ce qui est merveilleux.

 Je suis dans la contemplation. Il y a tellement de raisons d'être triste qu'il faut s'accrocher au moindre truc qui peut rendre la vie plus belle. D'autant plus que j'ai eu un parcours vers l'obscurité assez effrayant, je sais qu'il faut parfois faire beaucoup pour revenir.


Que représente pour toi ce nouvel album d'un point de vue artistique ?

C'est celui dont je suis le plus fier. Le premier album était trop bouleversant pour pouvoir comprendre ce qui m'arrivait. Aujourd'hui, avec le recul, j'apprécie pleinement le résultat de chacune de mes sorties de disques, car je sais qu'un artiste n'est pas amené à sortir énormément d'albums dans sa carrière. Arriver là où j'en suis actuellement est un énorme privilège, une chance. Mais tout reste encore à faire.


Que penses-tu de la scène rap française ?


Je suis content de voir où elle en est aujourd'hui car ce n'était pas gagné il y a dix ans ! Le rap, c'est la musique d'aujourd'hui. Il tend à se démocratiser de plus en plus et a largement sa place dans le patrimoine de la musique française.

 Il y a quinze ans en France, la plupart des références rap venaient des Etats-Unis alors qu'aujourd'hui, c'est l'inverse. C'est très important culturellement, cela montre que notre identité musicale se développe.


Quel rapport entretiens-tu avec ton public depuis le début de ta carrière ?

Il m'apporte une raison d'écrire. Je dédie ce nouvel album à ceux qui ont cru en moi dès le début et à ceux qui m'ont pris en cours de route, ceux qui m'ont conseillé. Je prends très au sérieux les personnes qui se déplacent de ville en ville pour assister à mes concerts.

 C'est une considération que peu d'artistes prennent en compte. On a beau être artiste, nous restons des hommes malgré tout. Faire cet album, c'était donc rendre ce qu'on m'a donné en quelque sorte.